Interview

“Avec la technologie, vous avez entre les mains le moyen de faire de super choses”

Leo Largillet
Leo Largillet
Grégoire Richard
Grégoire Richard

Moins d’idéologie, davantage d’action. Président du groupe Galileo Global Education, Marc-François Mignot-Mahon défend une vision humaniste de l’entreprise. Il se félicite du goût des jeunes générations pour les solutions concrètes.

Publié le 22/09/2020 — Temps de lecture 8 min

Parmi les cofondateurs de HETIC, Marc-François Mignot-Mahon est aujourd’hui le président de Galileo Global Education. Plus importante plateforme d’enseignement supérieur en Europe, ce groupe compte 43 écoles et plus de 110 000 étudiants. Afin de lutter contre la “fracture sociétale”, M. Mignot-Mahon veut promouvoir un concept d’entreprise d’intérêt général à profit limité. Un défi que les outils technologiques peuvent contribuer à relever.

Vous définieriez-vous vous-même comme un “humaniste” ? N’est-ce pas paradoxal pour un chef d’entreprise ?

Marc-François Mignot-Mahon : Ce n’est surtout pas à moi de le dire ! La définition du mot “humaniste”, au sens idéologique, date de la Renaissance. Je ne sais donc pas trop ce qu’on entend communément par là aujourd’hui. Si c’est penser que, quand je m’adresse à quelqu’un, je parle d’abord à l’être humain devant moi, et le fait d’avoir de l’empathie, alors oui, je suis un humaniste.

tNé en 1967, Marc-François Mignot-Mahon est président de Galileo Global Education depuis 2015. Il a débuté sa carrière à la tête de sociétés européennes d'édition de biens culturels. (Photo © DR / Galileo Global Education)

Vous défendez les principes de l’ “entreprise d’intérêt général à profit limité”. Les appliquez-vous à Galileo Global Education : limitation des profits du groupe à 10 %, salaire des dirigeants limité à dix fois au maximum la moyenne des rémunérations des collaborateurs ?

Marc-François Mignot-Mahon : Surtout pas, faites ce que je dis mais pas ce que je fais ! [Rires] Oui, bien sûr que nous vivons ces principes. Chez nous par exemple, les rémunérations sont très sages. Je ne comprends pas comment on peut avoir dans des entreprises une telle différence entre le salaire d’un collaborateur et de son patron.

C’est ce que j’évoquais lors d’une conférence donnée pour Bpifrance, en octobre dernier [regarder la vidéo]. Cela crée une véritable fracture entre des gens “hors sol” et les salariés. Soyons clairs : je ne suis pas anticapitaliste. Si je fais un produit qui se vend bien et que je deviens riche, je trouve ça logique. Mais il me semble étrange de travailler dans les mêmes bureaux où quelqu’un, deux étages au-dessus, peut gagner mille fois plus qu’un autre. Ce qui peut alors se creuser, c’est une véritable “fracture sociétale” : les gens ne se reconnaissent plus dans la société dans laquelle ils vivent.

Pour autant, quelle est l’urgence d’agir sur le “nouveau paradigme” des entreprises. Les clivages dont vous parliez dans cette conférence — “privatisation rampante du monde” et exclusion du “commun des mortels” — deviennent-ils une source de danger ?

Marc-François Mignot-Mahon : Oui, le monde se radicalise forcément, car il y a cette absence de compréhension, de lisibilité devant tant de différences, avec des médias sensationnalistes qui passent leur temps à mettre en avant ces écarts. Cela alimente les extrêmes, qui poussent sur le terreau de la démagogie. Nous devons repenser ce paradigme, et je pense que c’est la plus grande révolution industrielle qui doit arriver.

Il faut des entrepreneurs pour produire, pour innover. C’est le capitalisme qui a permis à l’humanité d’avancer. Mais à un moment donné, il faut revenir à la question du sens. Le capitalisme est utile, nécessaire pour que l’on puisse créer et financer des entreprises, pas pour que certains s’enrichissent à outrance, infiniment plus que ceux qui produisent. Il est là pour que l’on puisse entreprendre librement et faire que la société progresse. Il faut fixer des limites aux écarts de rémunération, sinon cela peut mener à la cupidité.

Dans les prochaines générations, les gens seront peut-être plus attirés par un label du type “entreprise d’intérêt général à profit limité”. Là, nous n’aurions pas ces exemples où une personne gagne mille fois plus qu’une autre, où le seul horizon d’un investisseur serait la réduction des coûts pour augmenter la rentabilité. On peut se dire alors que nous aurions franchi un pas pour rétablir la confiance, donc l’adhésion, à un système de valeur plus “digestible”. 

Quels sont les signes positifs que vous percevez, qui vont dans le sens de ce nouveau paradigme d’entreprise ?

Marc-François Mignot-Mahon : D’abord, je reçois moi-même beaucoup d’encouragements à promouvoir ce modèle. C’est une bonne nouvelle, d’autant que ce sont souvent des jeunes qui viennent me voir, pour me demander comment ils pourraient s’y prendre. Surtout, on voit beaucoup d’initiatives concrètes des jeunes, qui se réunissent pour faire avancer les choses. Pas forcément de manière politique ou avec des idéologies en arrière-plan.

Marc-François Mignot Mahon en octobre 2019, lors d'une conférence organisée par la banque publique d'investissement Bpifrance. Son intervention était consacrée aux entreprises d'intérêt général à profit limité. (Capture d’écran © DR)

Votre démarche concerne-t-elle le bien commun ou l’intérêt général ? Ces deux expressions disent-elles la même chose ?

Marc-François Mignot-Mahon : Il y a une distinction à faire. L’intérêt général, c’est ce qui nous permet à tous de fonctionner en tant que société humaine, tout en respectant les individus.

Le bien commun, dans notre milieu qu’est l’éducation, c’est de faire en sorte que les étudiants soient bien formés, dans une perspective d’avenir. C’est donc le fait pour notre entreprise de ne pas avoir la rentabilité à court-terme comme seul objectif.

Dans une entreprise d’intérêt général à profit limité, l’argent ne reviendrait aux actionnaires que dans une proportion limitée, acceptable, rémunérant le risque et l’investissement, tout en consacrant la plus grande partie à l’usager final. C’est d’une importance particulière dans les domaines qui participent à la collectivité, le système éducatif et le système de santé notamment. On ne peut pas éduquer des jeunes en leur inculquant seulement l’importance de faire beaucoup d’argent...

D’où vient votre rêve d’enfant à vous, de devenir entrepreneur ?

Marc-François Mignot-Mahon : Ce n’était pas vraiment un rêve en tant que tel, mais une envie depuis que je suis tout petit d’être utile, de trouver des solutions pour les gens. Quand quelque chose ne fonctionne pas, j’ai en quelque sorte envie de le réparer !

Qu’imaginiez-vous de la vie de chef d’entreprise ? Est-ce que cela correspond à la vision que vous en aviez plus jeune ?

Marc-François Mignot-Mahon : Par la force des choses, cela ne correspond pas vraiment à ce que j’imaginais à l’âge de... huit ans. [Sourires] Notre vision du monde évolue avec l’âge. On perd de ce côté naïf de l’enfance et on gagne en performance.

Galileo Global Education a finalisé cet été son changement d'actionnariat, avec un consortium d'investisseurs à long terme. Marc-François Mignot-Mahon, le 2 juillet 2020, sur l'antenne de BFM Business. (Capture d’écran © DR)

Quelles ont été les grandes étapes de votre carrière professionnelle et de votre parcours d’entrepreneur ?

Marc-François Mignot-Mahon : Quand j’étais à l’école, je m’ennuyais. On ne savait pas vraiment quoi faire de moi. J’ai donc fait une école très particulière, une sorte d’école d’ingénieurs spécialisée en électronique et physique théorique, l’école de radio-électronique de Taverny. Mais j’avais seulement 10 ans ! C’est là que je me suis retrouvé à faire plein de choses différentes, avec des gens tous différents les uns des autres, mais surtout venant d’horizons sociaux et de trajectoires personnelles très différents. Ce mélange, c’est devenu mon ADN, et celui de Galileo Global Education plus tard.

Avec Galileo, ce que je voulais faire c’est de l’hybridation, mettre ensemble des gens qui font de la tech, d’autres qui font du design, d’autres qui font du marketing, etc. Tout ça pour entreprendre, pour agir sur le monde. J’entends par là faire des choses qui sont intéressantes ! Notre passage sur Terre est relativement bref, et moi cela me donne envie de construire des choses. Non pas pour laisser une trace, mais pour occuper ce temps bref d’une manière dense.

Ce démarrage plutôt atypique dans mon parcours m’a donné une sorte de curiosité. La première partie de ma carrière s’est déroulée dans l’entertainment, à faire bénéficier l’artistique de croisements avec la tech. J’ai fait une demande d’émancipation pour pouvoir créer ma propre entreprise, à l’âge de 16 ans. J’ai terminé la fac à 18 ans. Après la physique et l’électronique, j’ai étudié le droit de la propriété intellectuelle et l’histoire de l’art. Je me suis lancé dans la musique, en créant mon propre studio d’enregistrement. Vers l’âge de 25 ans, je me suis retrouvé directeur général dans l’une des dernières multinationales de production de contenus indépendante (Dureco), et puis j’ai fondé plein d’autres structures dans le secteur culturel.

Curieusement, tous ces postes dans le monde culturel m’ont surtout appris la rigueur. C’est ensuite que je me suis lancé dans le milieu de la “tech”, où j’ai entre autres participé à la création de EMME, education.com, Cifacom, CIFAP et HETIC.

Comment se sont passés la création et le développement de HETIC ? Est-ce le cœur de ce qui deviendra Galileo Global Education ?

Marc-François Mignot-Mahon : Pour comprendre, il faut remonter aux débuts d’Internet. Quand ces technologies sont apparues, nous étions très peu à savoir de quoi il s’agissait, tout au plus quelques dizaines de personnes en Europe. Quand les entreprises voulaient se renseigner sur ces technologies de l’information et de la communication (TIC) ou avoir leur propre site, elles appelaient les “pionniers”, ce petit cercle des gens qui savent. Dans ce secteur naissant, cela manquait de personnes qualifiées. L’idée avec HETIC a donc été de faire une école pour créer des experts. C’est en ce sens que HETIC est une école pionnière.

Finalement, HETIC ne retrouve-t-elle pas une approche humaniste avec cette idée — notamment au travers du Hack4Help — que la tech et l’éducation peuvent rendre le monde meilleur, avoir un impact positif sur le bien commun ?

Marc-François Mignot-Mahon : Certes. Ce qui est surtout nouveau aujourd’hui, c’est qu’il y a moins d’étendards et de drapeaux pour dire “Vous avez vu comme je suis quelqu’un de bien”. Il y a une relation plus directe entre le fait de voir un problème et celui de vouloir le résoudre. Il existe moins d’envie de se montrer, et ça c’est pour moi de l’humanisme.

Vous les étudiants, vous avez cette capacité et cette responsabilité-là de faire des choses concrètes. Donc oui, il y a moyen de faire de super choses avec la technologie, et c’est ça que vous avez entre les mains.