Opinion

“Comme les sujets sur ses photos, McCullin nous regarde droit dans les yeux”

Victor Debordes
Victor Debordes

Né en 1935 à Londres, Don McCullin est un maître du photojournalisme. Pour un photographe amateur, ses clichés représentent une sorte de perfection à atteindre, en termes de composition et de beauté visuelle.

Publié le 1/06/2020 — Temps de lecture 7 min

Originaire de Londres, Donald McCullin passe son enfance sous les bombardements du Blitz (1940-1941). Après la guerre, il commence par photographier les gangs de son quartier (‘The Guv’nors Of Seven Sisters Road, Finsbury Park, London’, 1958) et est publié dans le journal local. Il sert ensuite dans la Royal Air Force (RAF) et voyage beaucoup à l’étranger : Chypre, Yémen, Soudan, Égypte, Kenya.

En 1961, il photographie l’Est berlinois (‘US Troops, Freidrichstrasse, Berlin’, 1961) et devient officiellement journaliste photo. En 1964, il reçoit le grand prix World Press Photo pour son reportage sur la guerre civile à Chypre (‘Turkish Cypriot woman mourning the death of her husband, Ghaziveram, Cyprus’, 1964).

De 1967 à 1978, McCullin couvre la guerre du Vietnam pour le Sunday Times. Il part en mission de combat et saisit la déshumanisation des soldats avec son Nikon F — appareil qui le sauvera de la mort en stoppant une balle perdue d’AK47. Néanmoins, McCullin sera blessé au Cambodge en 1970 lors d’une embuscade. Ses clichés des Marines pris lors de la bataille de Hué pendant l’offensive du Têt (‘US Marine throwing grenade towards a sniper, Hue, Vietnam’, 1968) font le tour du monde.

Don McCullin photographié en 2009 près du Mur d'Hadrien, dans le comté du Northumberland (Angleterre).

McCullin propose un regard frontal et sans concession sur l’enfer des combats. Il n’hésite pas à proposer des visions cauchemardesques, noires, denses. La photo du Marine en état de choc (‘Shell-shocked US marine, Hue, Vietnam’, 1968) est sûrement celle qui représente le mieux le style McCullin. Il est à la recherche du chaos total. Je trouve cette photo très troublante car elle est à la fois déstabilisante par le regard embrumé du soldat et esthétique pour sa composition et le point de vue.

La photographie de McCullin veut nous rappeler nos erreurs passées et éveiller la conscience des générations à venir. Les images du photographe anglais sont un cri de désespoir face à l’histoire qui se répète. Comme ses sujets, Don McCullin nous regarde droit dans les yeux pour que tout cela n’arrive plus.

De nos jours, McCullin a cessé ses activités de reporter de guerre. Il préfère se concentrer sur la photographie de la campagne anglaise, de ses fleurs et de ses fruits. Il reste cependant captivé par ses sujets de prédilection qui sont la misère du monde et les conflits armés.

En 2000, il photographie le champ de bataille de La Somme (‘The Battlefields of the Somme, France’, 2000). L’opposition des tons clairs et foncés magnifie la scène. Le contraste de la pellicule met en valeur le chemin, qui sert alors de fil conducteur à notre regard. Il est paradoxal de contempler la beauté de cette image quand on pense au nombre d’hommes qui ont laissé leur vie dans ces champs.

© Don McCullin, 2000

Don McCullin est un photographe réputé pour son travail en noir et blanc. Ses clichés représentent pour moi une sorte de perfection à atteindre en termes de composition et de beauté visuelle.

Il reste célèbre pour ses photos du conflit vietnamien. C’est une période de l’Histoire qui m’a toujours fasciné. Pour moi, les images de McCullin sont celles qui illustrent le plus fidèlement toute l’horreur et l’absurdité de la guerre. 

Depuis mon plus jeune âge, je suis influencé par les films de guerre et les photographies de reportage. J'ai commencé à prendre régulièrement des photos en 2015, que ce soit en argentique ou en numérique. Quand je m'y suis mis, j'ai voulu comprendre le processus de la photographie et développer mon “œil”. Par curiosité, je me suis alors intéressé aux travaux de nombreux photographes, afin de trouver l'inspiration.

J’ai sélectionné les cinq photos suivantes, qui me semblent emblématiques de l’œuvre de McCullin.

• ‘Early morning, West Hartlepool, County Durham’ (1963)

© Don McCullin, 1963

Dès ses premiers clichés, McCullin s’intéresse à la vie de la classe ouvrière de Londres, ville dans laquelle il a grandi durant l’après-guerre.

Avec cette photo, McCullin expose un travail documentaire sincère et engagé sur la pauvreté et les populations défavorisées. Il veut montrer ce qu’on ne veut pas voir. McCullin révèlera par la suite qu’il est davantage fier de ses photos aux enjeux sociaux que de ses photographies de guerre.

En 1963, il saisit un ouvrier du service du matin en route pour les aciéries de West Hartlepool, dans le comté de Durham. L’aspect brumeux et le grain de la pellicule apportent une touche authentique et réelle. L’obscurité disparaît face au jour qui se lève.

L’empathie de McCullin pour l’humanité imprègne cette image. Après la mort de son père, McCullin avait quitté l’école — à l’âge de 14 ans — et travaillé pour subvenir aux besoins de sa famille. 

Il dira en 2019 : “C’est parce que je connais les sentiments des gens que je photographie. Ce n’est pas un cas de ‘ça aurait pu m’arriver’ ; mais plutôt ‘je l’ai vécu’…”

• ‘Turkish defender leaving the side-entrance of a cinema, Limassol, Cyprus’ (1964)

© Don McCullin, 1964

En 1964, McCullin part couvrir la guerre civile entre Chypriotes turcs et grecs pour le journal The Observer. À Limassol, il “capture” ces deux hommes qui sortent par la porte arrière d’un cinéma. L’action et la tension sont extrêmement palpables. La scène possède également un coté cinématographique très prononcé. 

McCullin raconte : “L’homme ressemblait à un bandit sicilien avec sa casquette. Il était suivi d’un autre homme ainsi que de femmes et d’enfants. Certaines femmes couraient avec des matelas sur la tête, comme si cela pouvait arrêter une balle, elles étaient terrifiées.”

McCullin confiera qu’il s'était senti coupable d’avoir pris des photos alors que tout le monde cherchait à se mettre à couvert. Il avait couru et porté secours à un enfant qui sortait du cinéma.

• ‘Body of a North Vietnamese soldier, Hue, Vietnam’ (1968)

© Don McCullin, 1968

En 1968, au Vietnam, McCullin accompagne les troupes américaines sur le terrain, près de Huê. Il fait partie des principaux photojournalistes envoyés pour documenter le conflit vietnamien.

L’histoire de cette photo est particulière. D’après McCullin, ce serait la seule photo où il aurait joué avec la vérité, la seule occasion où il aurait déplacé des objets pour composer une image. Voyant deux soldats américains dépouiller le corps d’un soldat nord-vietnamien, il s’indigne et décide de rassembler les effets personnels du soldat. Il les photographie afin de lui rendre un dernier hommage.

Quand on le questionne sur cette photo, McCullin répond : “Je trouvais qu’il méritait d’être protégé. Il méritait une voix. Il ne pouvait plus parler alors j’allais le faire à sa place.” McCullin veut mettre en lumière ceux qui ont perdu la vie dans l’horreur de la guerre.

• ‘Northern Ireland, The Bogside, Londonderry’ (1971)

En 1971, le Sunday Times envoie McCullin pour le premier d’une longue série de reportages sur les “Troubles” d’Irlande du Nord, au cours desquels plus de 3 500 personnes furent tuées et jusqu’à 50 000 blessées, principalement des civils.

Ce cliché est tiré d’une série de photos prises à intervalles rapprochés. McCullin capture le moment décisif où le jeune homme va résister aux soldats anglais.

La répétition des lignes horizontales des fenêtres, des bandes sur les boucliers des soldats et de la planche de bois tenue par le jeune homme met en évidence un moment de calme avant une explosion de violence physique.

J’ai toujours apprécié cette photo pour son rapport entre légèreté et gravité, le mouvement contre l’immobilité. Le caractère espiègle et révolté de ce jeune homme s’oppose à la rigidité et la fermeté des soldats.

• ‘Still Life, Cambodian Buddha’ (ca. 1985)

© Don McCullin, 1985

McCullin est fasciné par la photographie de paysage, mais il éprouve aussi un intérêt spécial pour la nature morte. Il aime passer du temps au musée pour contempler les travaux des maîtres flamands et hollandais. Il dit être un amoureux de Michelangelo et de Leonardo da Vinci.

Une de ses influences majeures reste cependant l’écrivain anglais et photographe Peter Henry Emerson (1856-1936). Emerson est réputé pour sa photographie au style naturaliste. McCullin dit : “Il capturait la simple manière de vivre.”

McCullin veut procurer un sentiment d’évasion à travers ses natures mortes. Il décide de mélanger des Buddha en bronze avec des éléments propres au Sommerset, comme des branches de haies, ainsi que des fruits et des légumes issus de son verger. 

McCullin crée ici une alliance subtile entre plusieurs styles et plusieurs croyances. L’équilibre de la composition et le travail de lumière instaurent une clarté et une élégance à la scène.

Pour en savoir plus, consultez le site de Don McCullin, ici.