Interview

“Il y a 20 ans, on était au bord de la piscine. Aujourd’hui, on nage dedans”

Gabriel Piquet
Gabriel Piquet

Entrevue avec Fabrice Carlier sur le thème “20 ans”.

Publié le 31/05/2021 — Temps de lecture 6 min

Pourquoi êtes-vous devenu intervenant ? 

Cela a été pendant très longtemps une activité marginale.

Après Fullsix, je me suis posé la question de ce que j’allais faire et j’ai compris que mon avenir passait par mes propres mains : j’entendais devenir indépendant, ne plus être salarié.

Lorsque je suis devenu indépendant, l'enseignement a pris une place conséquente.

Quelles différences et similitudes voyez-vous entre les jeunes d’il y a 20 ans et ceux d’aujourd’hui ?

Je ne vais pas être agréable mais je vais identifier 3 exceptions qui sont Raphaël, Hugo et Antonin. Ce que j’ai constaté année après année, c'est une crétinisation générale chez les jeunes gens. Ils sont devenus complètement incultes : je vous défie de me dire qui était Léon Blum, qui était Jean Jaurès. Certains d'entre vous habitent peut-être avenue Jean Jaurès mais ne savent pas qui c’est. Cela ne veut pas dire débile, cela veut dire inculte : il n’y a plus beaucoup de bases culturelles et linguistiques. L’ensemble du système éducatif est responsable. Il y a une dégradation générale du niveau qui vient du déclin du système éducatif. Les profs sont mal formés, mal payés, mal suivis.

Que pensez-vous de Michel Serres et de son œuvre sur les jeunes générations ?

C’est un peu réducteur. Ce qu’internet fait sans doute disparaître, c’est le goût de l’apprentissage. C’est aussi le goût de la curiosité.

Je sais que vous pouvez tout trouver sur internet, mais qui va le faire réellement ?

Internet est une fausse réponse à un problème mal posé. Internet n’est pas une voie d’accès à la culture puisque l’accès à la culture via internet n’est que pour ceux qui sont pré-cultivés : ceux qui vont rechercher les choses, ceux qui ont une envie, une soif de culture et déjà les connaissances nécessaires. Vous n’allez pas sur internet pour son aspect culturel.

Vous êtes jury en H5 et enseignez aussi en 1ère année. Qu’est-ce qui change chez un jeune entre sa première et sa dernière année à Hetic ?

Fondamentalement, tout. Quand je dis tout, c’est que ceux qui sortent de 5 ans à HETIC savent ce qu'ils veulent faire et ont les moyens de le faire. On a gagné en maturité, en intelligence professionnelle, en savoir-être, en savoir-faire, en visibilité.

Ils ont grandi et sont plus mûrs, plus aguerris, plus conscients des réalités, plus impliqués dans leurs choix. Cela fait 20 ans que c’est une bonne école, qui permet à des jeunes gens de trouver une activité professionnelle leur convenant.

Comment nous informions-nous il y a 20 ans ? À quoi ressemblait le paysage des technologies de l’information et de la communication à l’époque ?

En 2001, internet existait déjà. L’information en continu existait déjà. On était sans cesse en mesure de récupérer de l’information. Retirez ce qui est restriction sur les données, retirez ce qui est IA, retirez tous ces points les plus visibles, retirez le RGPD. Mais ce n’est pas sur ces plans-là que la vraie différence se fait : il y a 20 ans, on était au bord de la piscine. Depuis, on nage dedans. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, il est quasiment inenvisageable d’évoluer sur quelque plan que ce soit sans les nouvelles technologies. Il y a 20 ans, ça l’était encore. Vous n’étiez pas relié à tous ces appareils électroniques comme aujourd’hui, maintenant c’est incontournable. C’était facultatif, c’est devenu obligatoire. Avec une conséquence : nous sommes devenus une colonie américaine. Quelle est la nationalité de l’entreprise qui nous permet d’être ensemble actuellement, Google Meet ? On ne peut plus se passer d’internet, tous les outils majeurs sur internet sont américains (les GAFA).

Ce que je déplore, c’est l’incapacité de tout le système français à mettre en place des alternatives aux géants américains.

Cela m'inquiète beaucoup, que nous soyons démunis face aux envahisseurs et d’en être à peine conscient.

“Nous sommes complètement américanisés. Quand on vous dit qu’un produit est français, on vous le dit en anglais : « made in France ». Ça m'émeut."

Qu’est-ce qui vous intéresse dans l’évolution des technologies et de leurs applications au marketing ?

Ce qui m’intéresse, c’est aussi ce qui m’effraie. Le rêve du marketing, c’est de connaître chacun des consommateurs, des prospects à qui il s’adresse ou pourrait s’adresser de manière à personnaliser son offre ou son message. C’est un rêve absolu. Pendant des décennies, vous vous adressiez à la masse, de la même façon à tous les auditeurs et les lecteurs. La vraie révolution est le passage de la masse à l’individu : le passage de l’émission d’un message à une masse indifférenciée à la possibilité, désormais, de faire passer des messages individuels.

Pensez-vous que l’on va arriver à réguler cela avec des lois comme le RGPD ?

Non. Par construction, la loi a du mal à anticiper ce qui n’est pas encore. Vous savez comme moi que le président de Google a plus de poids politique que le 1er ministre italien ou français. Vous voyez, ce n'est pas nouveau les multinationales. Vous savez qu’il y avait une loi aux États-Unis appelée Antitrust, destinée à démanteler les grands groupes. Ils sont trop dangereux. Il y a des discours très opposés aux grandes entreprises en ce moment. Elles arrivent à contourner les règles. S'il faut payer une amende, elles payent une amende et continuent.

Qu’est-ce qui attise votre curiosité dans ce domaine-là ? Des choses qui vous ont vraiment intéressé ?

Je suis toujours admiratif devant les jeunes pousses qui font succès à partir de l’individualisation. On avait vu en H1 l’entreprise française « Sillage ». Elle repose uniquement sur la personnalisation : il n'y a pas de parfum Sillage, il n’y a que le vôtre.

Je ne suis pas non plus follement admiratif, car je ne sais pas si je veux que Sillage ait autant d'informations sur moi.

Que pensez-vous du télétravail ? Pensez-vous qu’il y a quelque chose d’irremplaçable dans un échange en chair et en os ?

Je considère le fait de travailler à distance comme une phénoménale régression. La plupart de mes collègues sont insatisfaits car ils savent que le télétravail demande une capacité d’attention beaucoup plus forte. Il ne faut pas oublier l’aspect économique du télétravail. On pense que cela permet de réduire les charges et que c’est donc mieux pour les entreprises. En apparence, c’est vrai car elles réduisent leurs coûts. Au fond, ça ne l’est pas car elles réduisent probablement la productivité : la fameuse machine à café est irremplaçable. La meilleure des réunions se fait autour d’une machine à café.

Qu’est-ce qui n’a pas bougé dans vos milieux professionnels au cours des 20 dernières années ?

Ce sont les méthodes d’enseignement. Je me suis adressé à vous hier comme je me serais adressé à vous 20 ans auparavant. La nature de la relation que nous avons établie ensemble aurait été exactement la même il y a 20 ans, même si le contenu a changé.

Si nous nous étions rencontrés en 2001, nous aurions interagi à l’identique. Ça, ça n’a pas changé pour moi. 

Cet article a été rédigé en collaboration avec Hugo Barbier, Raphaël Misaiphon et Antonin Julliard.