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HETIC Newsroom

Interview

“Le corps n’est pas une machine, mais un instrument”

Publié le 16/4/2020
par Arnaud Mège

Temps de lecture: 8 min

Raideur, tension, atrophie : les enfants du numérique mettent leur corps à rude épreuve. Il est possible de mieux l’habiter, d’exister plus grand. Rencontre avec Namiko Gahier-Ogawa, danseuse et chorégraphe, intervenante pour les Bachelor à HETIC.

Quel enseignement dispensez-vous à HETIC ?

Namiko Gahier-Ogawa : J’interviens pour les Bachelor en développement web et en 3D Temps réel. Le thème de mon intervention est “Prise de parole et dynamique du mouvement”. Le cours se décline en une préparation aux soutenances — en conditions réelles et parfois avec l’aide d’une caméra — et en ateliers de préparation aux entretiens d’embauche. Nous faisons un jeu de rôles : les étudiants ont l’occasion de se mettre dans la peau des recruteurs. Tout cela se combine avec des techniques de gestion du stress, grâce à des exercices de respiration, de relaxation et d’assouplissement, et de gestion de conflit.

Est-ce que ce sont des enjeux de développement personnel ?

Namiko Gahier-Ogawa : En début d’année, j’aime axer les exercices de prise de parole sur un contenu de ce type, pour que chacun se révèle face au groupe, et surtout par rapport à soi-même. Je relie toujours la conscience physique avec la prise de parole.

Mais les étudiants ont-ils des problèmes avec leur corps ?

Namiko Gahier-Ogawa : C’est spectaculaire ! Comme le reste de la population, cela dit, les étudiants ont des jambes ankylosées, une raideur articulaire des chevilles, des genoux et des hanches. Cette faible mobilité articulaire est accentuée par le fait que les étudiants restent très longtemps assis à leur poste de travail, et qu’ils vont le rester pour bien des années... En général, l’activité physique n’est pas leur principal souci, n’est-ce pas ? L’immobilité entraîne aussi des douleurs lombaires. Dès qu’ils assouplissent un peu leurs jambes, ces douleurs de dos diminuent. C’est une vraie révélation pour beaucoup ! Je propose des mini-routines aux étudiants, pour leur permettre de se détendre.

La posture que nous prenons ne doit rien arranger...

Namiko Gahier-Ogawa : Elle peut laisser à désirer, le cou en avant, le haut du dos très arrondi. Cela crée des tensions au niveau des épaules, des trapèzes. Non seulement c’est pénible au quotidien pour la personne, mais plaçons-nous dans la peau d’un recruteur ou d’un employeur : la posture ne donne pas une grande impression de dynamisme ! Trouver une bonne “contenance”, cela passe aussi par l’adoption d’une bonne posture, c’est-à-dire une posture alignée.

Namiko Gahier-Ogawa
Directrice du mouvement dans des productions d'opéra, Namiko Gahier-Ogawa est également danseuse et chorégraphe. (Photo © Konstantin Lunarine)

Qu’est-ce que cette expression “posture alignée” signifie ?

Namiko Gahier-Ogawa : Que l’on soit assis ou debout, il faut peut-être avoir la volonté de redresser son buste. Quand on marche, de ne pas laisser traîner ses pieds. On projette ainsi une meilleure image de soi, plus dynamique. Le jugement d’un recruteur peut se faire en un clin d’œil, sur une posture. Un sort est scellé. Tout cela n’a rien de sorcier, mais ce n’est pas toujours aisé de saisir cet enjeu : ne pas avoir l’air passif, blasé ou trop nonchalant. Pour en prendre conscience, il faut un regard extérieur réactif.

Ces questions corporelles ont-elles une incidence sur la prise de parole ?

Namiko Gahier-Ogawa : Il ne faut pas schématiser, dans les promos, et d’une promo à l’autre, le sentiment de confiance en soi peut être variable. Cela dit, les étudiants expriment souvent un problème de stress et de confiance en soi, qui peut se traduire lorsqu’ils prennent la parole par des tics de langage ou des tics physiques. Quand on est stressé, on a la respiration plus courte et une parole plus hachée. Cette émotion due au stress a un impact sur la posture, plus fermée. Les capacités d’expansion de la cage thoracique sont réduites.

C’est une affaire de souffle ?

Namiko Gahier-Ogawa : Vous savez, plus on s’entend lutter soi-même pour parler, plus on devient complexé. Alors qu’une fois que le corps se délie, se déplie et s’allège au niveau des épaules, on peut replacer son dos, le réaligner. La cage thoracique est moins comprimée. Le souffle lié à la parole se libère. Je l’ai vu dans mon propre parcours de danseuse, de chorégraphe et de directrice du mouvement. L’affirmation de soi est d’abord passée par le geste, le mouvement, la danse. Cela m’a ouvert un chemin vers plus de confiance, dans ma propre parole, dans le son de ma voix.

En quelque sorte, il s’agit de “muscler” sa confiance ?

Namiko Gahier-Ogawa : Absolument. Je suis frappée de la façon dont, en France, l’enseignement scolaire et supérieur néglige le fabuleux potentiel du corps. Savoir habiter son corps avec aisance — je dirais même toutes les pièces de son corps — ne devrait pas être l’exception ! La confiance corporelle, ça se voit, ça se ressent. Cela a un impact sur les interlocuteurs. Il y a des moyens en effet de muscler sa confiance, son sentiment d’exister, en travaillant son ancrage, son équilibre, en renforçant son “centre”, en développant ses qualités sensorielles et proprioceptives, autrement dit la capacité à percevoir la position de son corps.

Pourquoi HETIC est-elle venue vous chercher ?

Namiko Gahier-Ogawa : Pour développer la confiance corporelle. L’école prépare les étudiants de Bachelor au monde du travail — dont ceux de la filière développement web, en alternance dès leur deuxième année. Les entretiens pour les stages sont centrés sur les qualités humaines des candidats, ce qu’on appelle les “soft skills”. Des recrutements échouaient en raison d’une présence des étudiants en demi-teinte, de leurs regards fuyants ou de leur posture avachie. Les étudiants ne mesurent pas toujours l’impact sur leur environnement social et professionnel d’une communication non-verbale qu’ils ne maîtrisent pas. Ce travail postural et expressif, c’est celui dans lequel je baigne comme danseuse et chorégraphe. Je suis attentive au mouvement des corps, du mien et de ceux qui m’entourent. Mon expérience dans le spectacle vivant, des corps sur scène, nourrit un regard atypique, peut-être bienvenu, sur le monde de la tech.

Qu’est-ce qui fait le cœur de votre enseignement?

Namiko Gahier-Ogawa : Ce serait que chacun trouve sa justesse, sa couleur, dans le choix des mots comme dans le mouvement. Cela va de pair. C’est ma conviction : la parole se nourrit du geste et le geste se nourrit de la parole. Dans un entretien professionnel, ce qui fait la différence, ce sont les qualités humaines, la personnalité, l’enthousiasme du candidat, l’intensité de l’échange entre le candidat et le recruteur. Il n’est rien de plus ennuyeux que les dialogues standard ! J’essaie de pousser les étudiants à “prendre” la lumière, à réaliser le pouvoir qu’a leur parole, à se valoriser au-delà de leurs compétences purement techniques.

Namiko Gahier-Ogawa. Crédits photo : Christophe Crenel.
“Nous pouvons cultiver le sens du rebond, savoir être à l'écoute de son public”, explique Namiko Gahier-Ogawa. (Photo © Christophe Crenel)

Il s’agit d’attirer l’intérêt vers soi?

Namiko Gahier-Ogawa : Il s’agit d’exister plus grand. On parle de “congruence” quand s’emboîtent parfaitement ce que dit la parole et ce que dit le corps, le récit oral et le récit corporel. On peut donner de la vie à sa prise de parole, être généreux avec son public ou son interlocuteur, quels qu’ils soient. Je suis revenue début mars d’une production lyrique à Londres, où j’ai assuré la direction du mouvement dans une mise en scène de Susanna *, un oratorio de Georg Friedrich Haendel, compositeur de musique baroque. Il y avait de jeunes chanteurs, dont il fallait mettre les corps et les esprits à l’aise, afin que les jonctions entre indications de jeu, intentions, clarté de diction et incarnation des personnages soient fluides. Le geste naturel, spontané peut alors surgir.

Dans les ateliers à HETIC, quelle est la finalité ?

Namiko Gahier-Ogawa : C’est une finalité professionnelle. Elle est double. Certes, que les étudiants réussissent leurs entretiens de recrutement et trouvent du travail. Mais davantage encore, qu’ils trouvent le travail dont ils rêvent. Qu’ils développent leur potentiel professionnel et à la fois humain. J’aimerais que les recruteurs apprécient l’échange avec ces jeunes étudiants, fassent des rencontres avec de vraies “personnalités”. À l’oral, j’incite les étudiants à occuper plus l’espace, comme le feraient un danseur ou un acteur. Il est important — quand c’est possible — de se familiariser avec l’espace dans lequel nous sommes amenés à prendre la parole. Je pousse les étudiants à ouvrir leur buste, à tester leur voix, à répéter, à trouver des transitions mnémotechniques, à expérimenter, à oser.

Vous essayez de stimuler leur audace ?

Namiko Gahier-Ogawa : L’audace et le jeu. C’est ce qui m’anime et ce que je vise. Avoir des étudiants vifs, que l’on a plaisir à rencontrer, que l’on a envie d’avoir dans son équipe. Un timide peut faire un excellent orateur. Il est possible de dialoguer avec le public comme avec un partenaire, et non un ennemi. Il est possible d’activer son regard, le rendre dense, mobile ou détendu. C’est comme le reste du corps. Nous pouvons cultiver un sens du rebond, savoir être à l’écoute de son public, quel qu’il soit, se mettre en jeu avec ses interlocuteurs de manière singulière, unique, authentique.

Sentez-vous que quelque chose se libère chez eux ?

Namiko Gahier-Ogawa : Encore une fois, il est difficile de généraliser. En deuxième année, les étudiants se “libèrent” souvent davantage. Leurs prises de parole sont plus personnelles, plus savoureuses, plus tranchées aussi. Le stress est un sujet récurrent. Je partage avec eux des choses que j’utilise personnellement pour surmonter le trac avant une représentation. Mais je crois qu’il leur faut développer leur propre méthode. Ces jeunes adultes savent ce qui les aide, à eux de tester et de mettre en place leur rituel. Avec ces ateliers, je crois — enfin, j’espère — que leur champ de conscience s’élargit, qu’ils apprennent à mieux s’apprécier eux-mêmes et à se valoriser de façon plus nuancée

* Détail sur le site du Royal Opera House de Londres

Fiche artiste de Namiko Gahier-Ogawa sur le site du ROH

Écouter le podcast consacré à la création de Susanna, oratorio de Haendel


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