Interview

“Mon stage au Vietnam m’a apporté une autre vision, davantage d’idées”

Zoé Vincent
Zoé Vincent

Faire son stage à l’étranger, mais partir loin. En troisième année du programme Grande École, Loana Gentric a effectué un stage de six mois au Vietnam. Un dépaysement et surtout une source d’enrichissement pour cette “creative designer”. Préparation, démarches, conseils : suivez le guide.

Publié le 13/09/2020 — Temps de lecture 11 min

Après son bac, Loana Gentric entre directement à HETIC. Peu à peu, elle s’oriente vers le design. Elle participe à des projets associatifs liés à l'école  — Athl'hetic ou l'agence de développement artistique NoDisk Records — et entrepreneuriaux, comme la communauté d'échange entre personnes malades Sun App. “Curieuse de nature”, elle s’implique au sein de la junior-entreprise Synerg’hetic et travaille également en parallèle de ses études en tant que freelance. Entre mars et septembre 2020, elle effectue son stage de troisième année au sein de l’agence April, à Hô-Chi-Minh-City (Vietnam), en tant que creative designer et assistante en direction artistique.

“Simply Me Look”, une des créations graphiques de Loana Gentric visibles sur sa page Dribbble. Consulter aussi son site personnel, loanagentric.com, ses pages LinkedIn ou Behance.

Comment l’idée de faire un stage au Vietnam t’est-elle venue ?

Loana Gentric : Il y a eu deux raisons. La première : je voulais absolument faire mon stage en dehors de Paris. Je voulais changer d’air, surtout pour l’été. Ensuite, la deuxième raison : je suis métisse. Ma mère est originaire de ce pays, toute ma famille du côté maternel est vietnamienne, donc j’avais déjà un pied là-bas. J’étais déjà venue dans le pays deux ou trois fois, et je connaissais déjà un peu la culture. Je me suis dit que ça serait plus facile que d’aller dans un pays qui m'est complètement inconnu. Et il est vrai que d’avoir de la famille ici m’a pas mal facilité la tâche, même si la plupart sont à Hanoï — la capitale du Nord — et moi à Hô Chi Minh-Ville — aussi appelée Saigon — qui est la grande métropole du Sud.

Est-ce que tu parles le vietnamien ?

Loana Gentric : Ma mère a essayé de m’apprendre les bases. Avant l'âge de quatre ans, je parlais apparemment très bien le vietnamien, mais tout s’est perdu avec le temps. Je peux quand même tenir une conversation très basique et comprendre une discussion quand j'en connais le contexte.

Premiers jours d'expatriation au Vietnam pour Loana Gentric, creative project manager et designer UX/UI. (Photo © DR)

Quelles démarches as-tu dû faire avant de partir ? 

Loana Gentric : Si vous voulez partir à l’étranger, et particulièrement au Vietnam, il faut penser à beaucoup de choses. Le visa, les vaccins, le billet d’avion, le logement, le contrat de travail, comment payer dans la monnaie du pays... Personnellement, j’ai dû m’occuper seule de trouver un locataire pour mon appartement à Paris, avec tous les papiers administratifs qui vont avec, bien entendu. Ça a été assez intense avant le départ, à cause de l’organisation. Je me rappelle avoir craqué plusieurs fois. C’était difficile, mais toutes ces étapes furent nécessaires afin que tout soit prêt avant le départ.

Comment as-tu trouvé un logement là-bas ?

Loana Gentric : Je me suis inscrite sur un groupe Facebook et ai consulté les annonces tous les jours. Finalement, quelqu'un m'a envoyé un message : “J’ai une chambre qui se libère à la bonne date, à cinq minutes de ton travail.” J'avoue avoir eu de la chance, mais il y a en général beaucoup de logements disponibles pour les expatriés, et le fait de m'y être prise très tôt a bien aidé.

Je me suis installée dans une maison en colocation, qu’on appelle ici “shared houses”. Pendant la période de confinement, nous n'occupions que trois chambres sur les six disponibles. En août, nous étions finalement au complet : deux Américains, un américano-vietnamien, un Australien, une Irlandaise et moi. En général, dans les shared houses, il y a beaucoup d’expatriés. D’ailleurs, je pense qu'ici comme dans toutes les grandes villes, il y a vraiment une importante communauté internationale. C’est un grand avantage, parce qu'on peut y rencontrer des personnes de toutes les nationalités. Les gens sont très ouverts d'esprit ici, et on peut facilement se faire des amis partout. Je n’ai jamais eu de problèmes ou de sentiment d'insécurité avec des locaux ou des expatriés. Entre deux journées de travail, il arrive de faire des soirées entre colocs, cela permet de se détendre de temps en temps.

Vue depuis la terrasse de la “shared house” où logeait Loana Gentric. Avec plus de 8 millions d'habitants, Hô Chi Minh-Ville est la grande métropole du sud du Vietnam. (Photo © DR)

Est-ce compliqué d’obtenir un visa pour le Vietnam ?

Loana Gentric : Quand on ne connaît pas bien le système, oui. Quand on recherche sur Internet “Visa Vietnam France”, on ne trouve pas facilement et les sites ne sont pas clairs. Le mieux, c’est d’envoyer directement un mail à l’ambassade du Vietnam à Paris. Ils vont t'indiquer toutes les démarches à accomplir. D’ailleurs, il vaut mieux faire ça quel que soit le pays de destination : contacter l’ambassade du pays en France pour se renseigner. Il y a plusieurs manières d’avoir un visa : soit l'employeur s’en occupe, soit il faut passer par une agence qui s’en occupe — mais alors il faut la rémunérer —, soit tu fais toutes les démarches toi-même, avec beaucoup de papiers à remplir et plusieurs aller-retours à l’ambassade. Question prix, le visa vietnamien n’est pas très cher, si on compare à celui des États-Unis par exemple.

As-tu ouvert un compte bancaire au Vietnam ?

Loana Gentric : J’utilise Revolut, qui est une application mobile bancaire. Tu peux transférer de l’argent de ton compte français sur l’application, un peu comme avec l'application Lydia. Petite astuce : ne pas céder quand ils proposent une carte payante, ils finiront par te proposer la carte gratuite au bout de deux, trois semaines ! Il n’y a aucun frais, aucune taxe. Mais je n’ai jamais utilisé ma carte au Vietnam, car tout se paye en argent liquide. Le compte Revolut me sert quand même à commander sur l’application Grab, l’équivalent de Uber ici, que ça soit des transports ou de la nourriture, et à payer mon loyer.

Quel conseil donnerais-tu aux étudiants qui partent faire leur premier stage à l’étranger ?

Loana Gentric : Si je devais donner un conseil, je dirais qu’un projet comme ça ne se décide pas un mois à l’avance. Même si c’est possible, j’ai des amis qui l’ont fait. Mais cela implique beaucoup de contraintes de dernière minute. Si le visa n’est pas accepté, ça peut devenir très vite compliqué. Donc vraiment mon conseil, c’est de s’y prendre à l’avance. Au-delà de cette question du visa, pour trouver un bon stage il faut s'intéresser au marché des entreprises, des agences et des studios dans le pays en question, sinon on peut facilement passer à côté de belles occasions !

Avant/après : la rue dans laquelle habitait Loana Gentric, durant et à la levée du confinement. (Photo © DR)

Comment s'est passé cette période de stage, en pleine épidémie de COVID-19 ?

Loana Gentric : Je devais commencer mon stage début mars. Je suis arrivée au Vietnam le même jour qu'une femme contaminée venue de Londres, et cela a fait décoller le nombre de contaminés au Vietnam. C’est à partir de ce jour que les autorités ont décrété le confinement progressif. J’étais encore dans mes premiers jours au Vietnam. Je devais commencer mon travail la semaine d’après. J’ai finalement reçu un message me disant que ça n'allait pas être possible de me recevoir à l'agence, parce que je m'étais retrouvée dans la ville “cluster” du pays. Ils ont retardé le début de mon stage de deux semaines et j’ai commencé en télétravail.

Ça a été un peu compliqué le premier mois. Mes tuteurs m’envoyaient du travail mais ne me connaissaient pas. Ils ne savaient pas trop ce que je savais faire. Ils avaient juste mon portfolio comme repères, et nous n'avions jamais vraiment parlé avant. Les méthodologies de travail très différentes ont ajouté une difficulté supplémentaire à mon intégration. Cependant, une fois dans l’agence tout s'est beaucoup mieux passé, même s’il y a une période d’adaptation nécessaire. J'ai appris à travailler selon leur méthode de fonctionnement.

Pendant le confinement, tout était fermé, plus personne ne pouvait sortir. Un peu comme en France. Mais à la différence que tout le monde respectait les ordres du gouvernement. J’ai passé mon premier mois au Vietnam coincée dans mon appartement, ce n'’était pas très joyeux certes, mais le très faible nombre de contaminés et de morts du COVID-19 là-bas s'explique par la rigueur des Vietnamiens à suivre les consignes sanitaires.

Au moment du déconfinement, tout le monde était peu inquiet, même s'il n'y avait que 300 cas. C'était néanmoins la réjouissance après cette période difficile. Dès que le confinement s'est achevé, j'ai pu travailler à l'agence.

Loana Gentric lors d'une présentation à l'agence April. Créée en 2006, la compagnie défend une identité de “non-stop brave thinkers”. (Photo © DR)

Dans l'univers professionnel, quelles sont les différences que tu as constatées entre la France et le Vietnam ?

Loana Gentric : Je ne peux pas généraliser à toutes les agences en France. Je n’ai fait qu’un seul stage avant celui-là et mon stage en France était dans une agence beaucoup plus petite. Je pouvais y avoir un projet pour moi et faire presque tout en autonomie. April est une agence beaucoup plus importante et il y a vraiment une structure, une hiérarchie, une méthodologie à respecter. Dans le domaine de la création et publicité, on passe par des vérifications à chaque fois avec le CD [“creative director”, directeur créatif]. Il va valider absolument toutes les étapes de la création. En général, sur chaque projet, on est une équipe de trois à cinq personnes. Il y a les designers créatifs, les rédacteurs, les directeurs artistiques… Les deux directeurs artistiques étaient mes tuteurs.

Il y a une hiérarchie, même si ça ne se ressent pas au niveau social. On ne peut pas, par exemple, en tant que simple designer, envoyer quelque chose directement au client. Il faut passer par beaucoup d’étapes de validation et de regards différents sur ton travail. Au début, je me concentrais directement sur le rendu final et ils me rappelaient : “Non, on a le temps, pour l'instant il faut juste faire des directions visuelles.” C’était très différent de ce que j’avais fait en France, où tout doit être fait très rapidement et où ce genre de processus ne pouvait pas être mis en place. Ça a  été un défi très enrichissant et cela m'a beaucoup aidée pour mon développement personnel. Je suis certaine qu’il y a aussi ce genre de structure en France, c’est juste que je n’ai pas connu ça pour mon premier stage. 

Qu’est ce que ça a changé, de vivre dans un autre pays ?

Loana Gentric : Je vais commencer par dire que si vous avez l’occasion de partir à l’étranger, faites-le. Et le plus loin, c’est le mieux ! Je me suis rendu compte de beaucoup de choses en parlant avec d’autres expatriés. Notamment grâce à notre différence d'âge : vingt ans comme moi, c’est très jeune par rapport aux autres expatriés. Les amis que je me suis fait et qui ont mon âge, ce sont exclusivement des locaux, alors que les expatriés ont plutôt entre 25 et 40 ans. Ils semblent avoir une autre vision du monde, ils ont découvert d’autres cultures et font preuve de beaucoup d'empathie. En vivant assez de temps à l'étranger, on développe une réflexion qui dépasse notre propre personne, notre entourage.

On peut être vite tenté de tout plaquer en France, d'arrêter ses études et de rester sur place en tant qu'expatrié, à faire du freelance. Au Vietnam, la vie est trois fois moins chère. Quand on a un salaire français et qu’on vit là-bas, c’est facile de se sentir supérieur et passer à côté d'une vraie expérience humaine et culturelle.

C’est important d’aller voir les locaux, de rester avec eux, d’apprendre de leur vie. Il y a tellement de choses à apprendre et il n’y aura jamais assez de temps pour tout découvrir. Ça a été une expérience humaine fantastique. J’ai rencontré tellement de personnes fabuleuses, des mentalités variées et des histoires incroyables. C’est très ressourçant. Allez au Vietnam, c’est un pays incroyable ! Bon, il fait humide et très chaud, mais on s’y fait et ça fait partie du charme du pays. [Rires]

Cette immersion au Vietnam a été pour Loana Gentric “une expérience humaine fantastique”, l'occasion de rencontrer des “personnes fabuleuses”. En journée, comme en soirée… (Photo © DR)

Est ce que cette expérience va changer ton approche du travail ?

Loana Gentric : Le stage m’a forcément donné plus d’expérience en design. Je me suis aussi beaucoup plus intéressée à “Comment les Vietnamiens voient-ils le design ?” Ça m’a apporté une autre vision, davantage d’idées. Forcément, quand on va chercher ailleurs, on récolte plus d'inspirations, de références.

Ici au Vietnam, il y a une grosse influence du Japon, de la Corée du Sud. Ce sont des destinations où j'aimerais aller plus tard — en stage sûrement — et auxquelles je m'intéresse beaucoup. Je me suis beaucoup inspirée du travail de studios connus ici. Ça m’a donné l’idée de faire un projet personnel de branding. Mine de rien, ça m'a fait découvrir de nouveaux domaines dans le design.

Mon conseil aujourd'hui serait qu'il faut s'intéresser au maximum de choses possibles, tester ce qui te plaît, ce qui ne te plaît pas. Si ça ne te plaît pas, tant mieux, comme ça tu sais ce que tu n’as pas envie de faire. J’ai l’impression qu’en France je m’étais vraiment mise dans une case, en me disant que j’allais me spécialiser en illustrations ou en UI [interface utilisateur]. Et ici, j'ai compris qu'il n'y avait pas de limites. Surtout grâce à mon stage, car nous faisions vraiment de tout — printbrandingmotion, illustration, vidéo. Même sans avoir l'expertise, il faut tester et essayer.