Portrait

“Partir de rien et défier les dinosaures”

Arnaud Mège
Arnaud Mège
Joshua Tabakhoff
Joshua Tabakhoff

De la graine d’entrepreneur. En première année du cursus Expert, Gabriel Saillard est le “project lead developer” du site HETIC Newsroom. S’il a dix ans d’expérience dans la programmation, en autodidacte, ce passionné de guitare veut conserver des horizons larges. HETIC l’a attiré pour la pluridisciplinarité.

Publié le 18/05/2020 — Temps de lecture 9 min

Juin 2013. C'est l'éclatement de l’affaire Snowden. Ancien agent de la CIA, Edward Snowden dévoile au grand public la mise en place d'une surveillance de l’Internet et des télécommunications par le gouvernement américain, au travers de la National Security Agency (NSA). Ces révélations vont frapper le collégien Gabriel Saillard, alors âgé de 12 ans. Elles font écho à ses lectures récentes de deux dystopies majeures, 1984 de George Orwell et Fahrenheit 451de Ray Bradbury.

Sécurité numérique

En 2013, Gabriel est déjà immergé dans la programmation. Un domaine où il a aujourd'hui — du haut de ses 18 ans — dix années d’expérience ! Originaire de Marseille, il est arrivé en région parisienne à l’âge de 9 ans. Il n'y connaît personne. Il y a un ordinateur à la maison, il commence à “bricoler” des choses. Il débute sur Wix, en Flash. Quelque chose d’intuitif, avec des paillettes qui se déplacent en même temps que le curseur. Petit à petit, il passe plus de temps sur l’ordinateur et développe une vraie passion pour ce domaine. Il continue par la suite à s’informer et se former, entre autres sur le “Site du Zéro” (aujourd’hui OpenClassrooms).

Au collège, il travaille sur un projet, qui sera abandonné après quatre ans de travail. Il s’agit d’un réseau social chiffré permettant de protéger ses données. C’est une facette que l’on retrouve en permanence chez Gabriel : son appétence pour la sécurité informatique. Il est notamment utilisateur de Linux, depuis 2011, et il se protège sur Internet. Il en connaît les tenant et les aboutissants, donc les risques. Pour Gabriel, “le plus dangereux sur Internet est de ne pas comprendre ce que tu fais”. Il contribue par ailleurs à des projets liés de près ou de loin au chiffrement et à la sécurité numérique.

“Un peu de culture hippie” 

Gabriel est très présent en ligne. D'une part sur son site :  www.gaby.dev. D'autre part sur GitHub. Il s'agit d'une plateforme de contribution et de partage de projets informatique.

“Je suis un peu de culture hippie : à l’âge de 15 ans, j’ai découvert le concept de partager du code source et de contribuer avec d’autres gens. Ça m’a tout de suite passionné et j’ai appris à échanger mes projets en les mettant sur GitHub parce que je me disais que, pour les faire, j’avais besoin d’un tas de code déjà existant et déjà open-source. L'open-source, ce sont des travaux qui peuvent être publiquement modifiés et partagés car leur code source est accessible. En quelque sorte, je voulais rendre à la communauté ce qui lui appartenait.”

Gabriel Saillard a développé eDex, une interface qui transforme un ordinateur en “machine de science-fiction”. La version initiale est sortie en novembre 2018. Ici une capture d'écran du “repository” de l'application. (© DR)

Petit à petit, j’ai acquis les compétences nécessaires pour participer moi-même aux travaux des autres, et je trouve ça passionnant.”Il se forme majoritairement en faisant de la veille technologique, pour se garder à jour sur ce qu’il connait, voir si de nouvelles tendances apparaissent, pour les prendre en main le plus rapidement possible. Il passe beaucoup de son temps libre sur le site de partage “Hacker News”. Certains de ses projets ont acquis de la renommée. C'est le cas par exemple de l'interface eDex, sortie en novembre 2018 et aujourd’hui dans sa version 2.4.

Son arrivée à HETIC ? C'est sur GitHub qu'elle s'est décidée. Gabriel Saillard y découvre les travaux d'un ancien héticien et rejoint son école. (Photo © DR)

J’avais ce “side-project”, eDex, que j’ai codé pendant six mois, quand je voulais travailler sur autre chose, et qui a fini par être téléchargé par plus de 100 000 personnes. Ça m’a mis un stress monstrueux, parce qu’énormément de personnes trouvaient des bugs et mon projet était mal fini. J’étais en même temps fier d’avoir cette reconnaissance, et je suis même passé sur une webradio, “Foss HUN Podcast”, à 2h du matin ! Je jonglais entre la fierté et le doute. Je me demandais : “Et maintenant quoi ? Je fais quoi après ?” Une fois que tu as fait un très gros projet qui “a fonctionné”, tu as peur que les gens attendent de toi que le prochain soit aussi fou que celui-là. En tout cas, c’est la peur que j’avais et ce qui fait que j’ai pas forcément envie de me relancer dans de l’open-source…”

La “trinité” HETIC

Durant sa scolarité au collège et au lycée, il n'y a pas de programmation proposée en cours. Gabriel s'achemine vers un baccalauréat en Sciences et technologies de l’industrie et du développement durable (STI2D). Il ne choisira pas l'enseignement de spécialité Système d’information et numérique (SIN), mais plutôt Innovation technologique et Eco-conception (ITEC). “Pour découvrir d’autres choses, notamment l’ingénierie et l’impression 3D.” Il décide de s'orienter vers HETIC pour la pluridisciplinarité. Cette “trinité” entre le développement, le design et le business. Il a toujours dans un petit coin de la tête l'idée de devenir entrepreneur.

“Less is more”. Comme le montre la page d'accueil de son site, Gabriel Saillard a repris la philosophie du minimalisme. Un produit s'améliore par soustraction, jusqu'à l'essentiel. (Capture d'écran © DR)

Son choix de rejoindre HETIC ? Gabriel raconte une anecdote : “Quand j’ai démarré sur GitHub, à chercher des projets open-source pour voir ce qui se faisait et ce qui se partageait, le premier projet sur lequel je suis tombé et sur lequel j’ai mis une petite étoile — pour le mettre en favori — était un projet de Vincent Garreau. Il est aujourd'hui cofondateur de Livestorm, qui facilite la gestion des webinars pour les entreprises. Je ne sais pas s’il va lire ces lignes. Il avait fait un truc génial avec WebGL, un standard de programmation 3D pour le web. Ça permettait d’avoir des petites particules qui s’affichaient sur ton site, et tout le monde utilisait ça sur des sites professionnels de grandes entreprises. Ce projet m’avait intéressé, donc j’avais cliqué sur son profil, puis sur son portfolio. Dessus, il y avait écrit “HETIC”. J’étais justement en train de rechercher des écoles et HETIC était dans ma liste, aux côtés d'Epitech, Supinfo, EFREI et IIM. Ça m’a un peu boosté. C'était émotionnel. Je me suis dit tiens, là il y a un résultat concret, de quelqu’un qui est allé dans cette école et qui a fait quelque chose après.”

Une question d'expérience

Depuis qu’il est à HETIC, ce qui fait vibrer Gabriel est le travail d’équipe. C'est sans conteste la plus grande difficulté d’un autodidacte. Cela présente pour lui d’excellents côtés : confronter différents points de vue et développer plus d’idées. C’est d’ailleurs ce qui l’a poussé à travailler sur HETIC Newsroom : “Quand tu te formes seul pendant longtemps, tu n’as pas forcément un regard qui te permet de travailler en équipe correctement. Tu as tendance à vouloir tout faire par toi-même et c’est compliqué de dépasser ça, de travailler avec des gens. HETIC Newsroom était pour moi l'opportunité d'avoir un projet professionnel où je pouvais appliquer toutes mes connaissances, et les partager. Ça m'a vraiment motivé.”

Développée en deux semaines, la web app de HETIC Newsroom est conçue en open-source. Elle combine outils et services de ReactJS, Amazon Web Services (AWS) et GitHub. (Capture d'écran © DR)

Quant à la différence de niveau avec les débutants : “Il ne s’agit pas d’une histoire de talent, mais d’expérience. Avec de l’intérêt, on peut faire énormément. Quand on arrive dans une promotion où quelqu’un a un bon niveau dans des matières où personnellement on a des difficultés, on se dit facilement que c’est instinctif pour certains, qu’ils sont plus doués que les autres. Il n’y a, en réalité, pas de secret : j'ai commencé dix ans avant la majorité de mes camarades. Mais j'apprends d'eux tous les jours. J'ai l'opportunité de redécouvrir les bases, mais aussi d'apprendre en expliquant certaines choses.

Projection professionnelle

Continuellement créatif, il a toujours plusieurs idées et projets en tête, attendant d’être approfondis. L’objectif étant de toujours se faire plaisir et de ne pas se forcer, ainsi que de s’entourer de personnes que l’on apprécie. Aucun mystère là-dessus : si une idée a du potentiel, il ne va pas se priver !

Le fait de créer un produit de A à Z est une puissante motivation pour Gabriel. Sa grande force ? La pluridisciplinarité et la détermination. Il ne tombe pas dans le cliché du développeur qui ne comprend rien au travail du designer, ou du designer qui ne comprend pas les contraintes du développeur.

Sur le long terme, Gabriel a pour objectif de fonder son entreprise, selon les tendances qui se dessineront. Il réalise déjà de nombreux projets, depuis plusieurs années, autour de la technologie d'identification géographique à partir d'une adresse internet (GOIP). Des avancées sont visibles sur son GitHub : www.github.com/GitSquared.

Pour entreprendre, il faudra passer par le financement. “Cette étape est à la fois un tremplin pour ceux qui ont des idées innovantes et un filtre, dans le sens où si tu n’arrives pas à convaincre les investisseurs, tu ne pourras pas convaincre ton public après. Ça stimule l’innovation en donnant une chance à des personnes qui ont des idées de dingue, mais qui manquent de moyens.”

Pour Gabriel, e-Dex en est une bonne illustration : “Cela a été un problème pour moi, des gens se demandaient si j’avais gagné de l’argent avec. Je leur expliquais que même s’il y avait 100 000 téléchargements, le projet en lui-même n’apporte pas de valeur, et que les gens ne seraient pas prêts à payer pour ça. Ça ne sert à rien, c'est purement décoratif. Il n'y aucune valeur ajoutée, donc ce n'est pas monétisable. Ou alors monétisable mais sans source importante de retour sur investissement (ROI).”

S'investir à fond

Gabriel possède indéniablement la passion d'apprendre par lui-même. Il conseille à ceux qui ont une passion de s'y investir à fond . “Concrètement, quand j’ai compris que l’informatique m’intéressait et recrutait énormément, je ne me suis pas posé de questions.”

Pour lui, il ne faut pas avoir peur. “Il y a des gens plus passionnés que toi, il y aura toujours des gens plus forts que toi, mais ce n’est pas une raison pour ne pas essayer à ton tour. Justement, en étant nouveau dans un domaine, quel qu’il soit, et en partant avec rien, tu arriveras avec des idées qui vont défier les “dinosaures” dans ce domaine. Je pense qu’il ne faut pas avoir peur de ceux qui sont doués ou qui font ça depuis des années.”