Interview

“Pour entreprendre, il faut trouver un équilibre entre naïveté et entêtement”

Louise Supplisson
Louise Supplisson

Naissance d’une vocation, erreurs de jeunesse et conseils aux étudiants, Alexandre Sigoigne revient sur l’aventure Myposeo. La société fête cette année son dixième anniversaire. Tout a commencé sur le campus HETIC.

Publié le 11/05/2020 — Temps de lecture 8 min

Alexandre Sigoigne est devenu entrepreneur en 2010, alors qu’il était en troisième année du cursus Expert à HETIC. Avec trois camarades de sa promotion, dont Thomas Skowronski, il a créé Myposeo, un outil en ligne pour suivre et analyser la performance d’un site en termes de SEO (search engine optimization). Dix ans plus tard, il a revendu ses parts de la société à Webedia, mais en reste directeur général.

Tu étais étudiant quand tu as lancé Myposeo. D’où vient cette envie d’entreprendre, surtout si tôt dans ton parcours ?

Alexandre Sigoigne : Ma vocation entrepreneuriale et le projet Myposeo sont nés simultanément, à la suite d’une première expérience en entreprise. Entre ma deuxième et ma troisième année à HETIC, j’ai réalisé un stage d’été de trois mois, dont je suis sorti complètement lessivé. L’expérience était enrichissante, mais je me suis dit que ce n’était pas pour moi. Je ne voulais plus travailler dans une boîte qui m’exploite pour un salaire faible et surtout pour un projet qui n’est pas le mien. Moi, je voulais créer mon entreprise. Nous étions plusieurs dans la promo à avoir fait le même constat. Avec trois camarades, nous nous sommes associés. L’envie d’entreprendre était là, mais nous n’avions pas encore de projet à développer.

Vous aviez une envie commune et un secteur d’activité défini...

Alexandre Sigoigne : Exact, c’est d’ailleurs important d’entreprendre dans un secteur d’activité que l’on connaît. D’abord pour une raison de légitimité, ce serait compliqué sinon. Et surtout, si tu n’es pas passionné par le sujet, tu n’auras pas envie de le creuser et d’y passer du temps. Or, l’envie est primordiale quand tu es entrepreneur. Tout n’est pas toujours rose. Lorsque tu rencontres un problème, il faut que tu sois passionné pour avoir l’énergie de continuer.

Le réseau des anciens permet à un jeune entrepreneur d’aller plus vite, d’éviter les erreurs. Alexandre Sigoigne, ici à la remise des diplômes de la promotion 2015. (Photo © DR)

Comment en êtes-vous venus à la création de Myposeo ?

Alexandre Sigoigne : Nous avons mis près d’un an pour trouver l’idée d’une entreprise qui propose un outil de suivi du référencement naturel (SEO) et publicitaire sur les moteurs de recherche (SEA, pour search engine advertising). L’outil s’appelle Myposeo et l’entreprise G4interactive. À partir du moment où l’idée était là, nous avons foncé tête baissée. Nous n’avons pas regardé si cela avait déjà été mis en œuvre. Je pense que nous avons bien fait. Sinon, nous nous serions sûrement mis des barrières, en nous disant que ça existait déjà, que d’autres l’avaient fait avant nous. Je pense qu’une des qualités de l’entrepreneur, c’est la naïveté. Elle pousse justement à entreprendre. Il y a un équilibre à trouver entre naïveté et entêtement. Il y a toujours quelqu’un qui l’aura fait avant vous. Ce qui compte, c’est la manière dont le projet est conduit.

C’est intéressant, tu sembles aller à l’encontre des conseils donnés en cours de marketing et de communication. Ne faut-il pas réaliser une étude de marché complète avant de lancer un produit ?

Alexandre Sigoigne : Si, l’étude de marché est indispensable. Mais si tu regardes comme dans le cas de Myposeo, les outils marketing, tu vois que ton idée a déjà été mise en œuvre. Il y a dix ans, il existait 3 000 outils sur le marché, cent fois plus aujourd’hui. Si tu t’arrêtes à ça, tu ne crées pas de projet. Ceux qui donnent de la réalité à ton projet, ce sont les clients. Il est nécessaire de se confronter au marché. Pour moi, le plus important n’est pas de voir si quelqu’un a le même produit que toi, mais si tu as des clients prêts à acheter le tien. Dans ce cas, c’est que ton produit a une valeur ajoutée par rapport à tes concurrents.

Est-ce qu’il faut ensuite cibler sa clientèle ?

Alexandre Sigoigne : Absolument, c’est un point essentiel. Il faut bien “choisir” ses clients. Ce n’est pas possible de répondre aux besoins de tous les types de clientèle. C’est une erreur commise par de nombreux jeunes entrepreneurs, qui se disent : “Notre produit va aux petites comme aux grandes et aux moyennes entreprises.” Ce n’est pas vrai, tu ne peux pas travailler de la même manière avec une petite société et un grand groupe. Ta stratégie ne peut pas être la même. Il faut délimiter et bien cibler à qui l’on s’adresse.

Dans le cas de Myposeo, l’activité a-t-elle tout de suite décollé ?

Alexandre Sigoigne : Nous avons débuté notre activité en avril 2010. Pour le premier exercice, sur huit mois donc, nous avons obtenu un chiffre d’affaires de 20 000 euros. En soi, ce n’est pas exceptionnel. Mais on était comme des fous. On avait comme point de comparaison Synerg’hetic, la junior-entreprise de HETIC, dont le chiffre d’affaires était alors de 120 000 euros. Gagner de l’argent avec notre produit nous semblait fou ! En 2011, nous avons fait un chiffre d’affaires de 150 000 euros, autrement dit nous avions multiplié notre activité par sept ! Nous n’étions que cinq dans la société et nous étions les uns et les autres en alternance.

Comme c’est courant dans le développement des startups, avez-vous eu besoin de réaliser une levée de fonds, pour passer un cap ?

Alexandre Sigoigne : En effet, nous avons fait une levée de fonds après les deux premières années. C’était fin 2011. Nous avons reçu 200 000 euros d’un investisseur privé. Deux des quatre cofondateurs sont partis à ce moment-là et ont été remplacés par cet investisseur. Cette somme-là, c’était pour nous l’eldorado ! Mais c’est là que nous avons fait notre première erreur d’entrepreneurs. Nous nous sommes servis de l’argent pour embaucher des personnes, en tablant sur une croissance identique à l’année précédente, autrement dit un chiffre d’affaires multiplié par sept...

Le rachat de sa société par Webedia décharge Alexandre Sigoigne des tâches de gestion, et lui permet de se consacrer pleinement au développement de son produit. (Photo © DR)

Et ça n’a pas été le cas ?

Alexandre Sigoigne : Non. Nous nous sommes retrouvés à la fin de l’année 2012 à devoir procéder à des licenciements. Ça a été un vrai coup dur. Ce n’est vraiment pas évident de devoir licencier quelqu’un. Un conseil que je pourrais donner à de jeunes entrepreneurs, c’est de bien maîtriser ses fonds. Il faut s’assurer, en imaginant le pire scénario possible, que vous êtes à chaque fois en mesure de payer tous vos employés sur les six mois à venir. L’entrepreneuriat, quand on le regarde de l’extérieur, c’est génial. On voyage, on va voir des clients. Mais l’envers du décor, c’est la charge administrative. Ça peut conduire à des erreurs comme celle que nous avons faite. On apprend sur le tas, pas à l’école.

Pourtant au départ, vous entrepreniez à quatre ?

Alexandre Sigoigne : Oui, mais c’était complexe. Nous avions chacun 25 % du capital. Mais c’est difficile de définir la place que chaque personne occupe et de s’entendre en permanence. Ce serait sans doute un autre conseil : lors de la création, il faut que les jeunes entrepreneurs se bordent juridiquement et délimitent bien le champ d’action et la place de chaque cofondateur de l’entreprise. Au moment où on s’associe, il faut avoir en tête que c’est pour un projet à long terme. Une entreprise, ça met du temps à se développer.

Les parcours d’autres héticiens n’auraient-ils pas pu vous éviter certaines erreurs ?

Alexandre Sigoigne : Je n’ai pas osé solliciter le réseau des anciens lors du lancement de Myposeo et c’est un grand regret. Utilisez-le ! Vous avez la chance d’avoir à HETIC un important réseau d’alumnis, qui comprend une part significative d’entrepreneurs, aux profils différents. C’est impératif d’y avoir recours, pour s’inspirer de ce qui a fonctionné et éviter les pièges. Nous avons grandi chez Myposeo en commettant des erreurs. Je suis persuadé que nous serions allés bien plus vite dans le développement de l’entreprise si j’avais parlé avec d’anciens étudiants de l’école.

Vous avez d’ailleurs ce souci de transmission, puisque vous proposez une offre étudiants gratuite.

Alexandre Sigoigne : Quand nous étions nous-mêmes étudiants, nous trouvions dommage de ne pas pouvoir utiliser les outils professionnels dont nous aurions besoin dans nos futures activités. Nous avons donc noué des partenariats avec une quarantaine d’écoles, pour que les étudiants utilisent Myposeo gratuitement. C’est un forfait d’un an, renouvelable sur toute la durée des études. Les héticiens peuvent d’ailleurs en profiter. Pour notre entreprise, il y a aussi un bénéfice, de voir les étudiants devenir prescripteurs de notre produit.

Après les difficultés de la fin 2012, quelle a été la croissance de Myposeo ? Avez-vous eu d’autres moments de “mou” ? D’autres levées de fonds ont-elles été nécessaires ?

Alexandre Sigoigne : Nous n’avons pas eu à faire d’autres levées. La précédente aura eu l’avantage de nous apprendre à être plus prévoyants et prudents. Ça nous a permis de sauver la boîte. Jusqu’en 2017, notre croissance a été linéaire. C’est à ce moment-là que nous avons rencontré le groupe Webedia, spécialisé dans les médias en ligne. C’était un gros prospect pour nous. Ils possédaient un outil semblable à Myposeo, mais qui n’était plus entretenu. Ils nous ont proposé d’intégrer le groupe. Ils ont racheté Myposeo de façon progressive, et nous sommes depuis le début de l’année une filiale de Webedia à 100 %.

Ce qui veut dire que tu vas te relancer dans un projet entrepreneurial ?

Alexandre Sigoigne : Pour le moment, ce n’est absolument pas d’actualité ! C’est marrant que cette question me soit posée si souvent : “Tu as vendu ta société, tu vas donc lancer autre chose ?” Une des raisons pour lesquelles nous avons accepté de rejoindre Webedia, c’est que l’équipe Myposeo restait en place. L’entreprise ne m’appartient plus, mais pour ainsi dire je n’en ai jamais aussi bien profité : je suis débarrassé des charges administratives et de la pression qui accompagne l’entrepreneur. Je peux me concentrer à 100 % sur le développement du produit. Et ça, c’est un vrai luxe !