Enquête

Pour les intervenants, le distanciel est-il un plan B ou A’ ?

Mathéo Joseph-Gabriel
Mathéo Joseph-Gabriel
Charlotte Blassel
Charlotte Blassel

Les cours à distance sont imposés par les circonstances, mais l’enseignement en ligne n’est-il qu’une manière de se réapproprier les savoirs ? Des éléments de réponse en compagnie d’intervenants de HETIC.

Publié le 5/05/2020 — Temps de lecture 8 min

“L’école du futur, c’est l’apprentissage du passé, optimisé par les technologies du futur.” Cette formule prend tout son sens dans le contexte actuel. Le système éducatif n’a pas d’autre choix que de se reposer sur les nouvelles technologies. Pour faire face à la situation de crise causée par le COVID-19, les établissements d’enseignement ont dû s’adapter, notamment avec la mise en place de cours en ligne.

Les cours en distanciel s’imposent surtout en tant que “plan de secours”, mais la crise actuelle ne modifie-t-elle pas la manière de concevoir l’éducation ? L’enseignement à distance ne s’imposerait-il pas dans le futur comme un système de réappropriation des savoirs ? Dans cette enquête, les réflexions de Mme Priscille Marty et de M. Bruno Simon, intervenants à HETIC.

Heures de sommeil

Si le présentiel constitue la dimension traditionnelle de l’enseignement et de l’apprentissage, il n’est pas sans défaut. Il implique d’abord une organisation logistique et des déplacements pour les participants. De ce point de vue, le distanciel rend les choses plus simples et plus agréables. Il se déroule en l’occurrence sur la plateforme Blackboard Collaborate. “Le travail de groupe à distance fonctionne”, confirme Mme Marty, intervenante en Art de l’écrit dans la filière Grande École. Elle remarque aussi une “grande solidarité entre les différents groupes d’étudiants”.

Néanmoins, Mme Marty tient à relativiser ses propos. La solidarité est facilitée par le fait qu’en mars, “les amitiés sont déjà nouées” entre les étudiants, et qu’il aurait été plus difficile d’observer une telle entraide “si le confinement avait eu lieu en septembre”.

Par ailleurs, la fatigue des étudiants est certes réduite, grâce à la suppression du temps de transport entre campus et domicile, mais ces heures de sommeil gagnées sont pour Mme Marty “contrebalancées par une augmentation de la fatigue liée à l’exposition aux écrans à longueur de journée”.

Le système du distanciel fonctionne, mais les humains sont faits pour les échanges “en chair et en os”, explique Priscille Marty, intervenante en Art de l’écrit. (Copie d’écran © Mathéo Joseph-Gabriel)

Voltaire et Google Drive

Qu’on se le dise : les étudiants ne sont pas les seuls à profiter de ce gain de temps de sommeil et de préparation. C’est aussi le cas des intervenants ! Chaque jour, M. Simon, intervenant en développement web en filière Grande École, estime ainsi qu’il gagne “entre 40 et 90 minutes de temps de transport”. Un avantage qui s’accompagne toutefois d’une “petite perte de temps au niveau de l’organisation, avec par exemple la gestion des absences et des retards”. Cependant elle reste minime et “en globalité, c’est quand même un gain de temps considérable”.

De l’organisation, il en faut davantage avec le distanciel. “Il faut s’assurer que tout le monde suive et reste attentif, par exemple en posant régulièrement des questions aux élèves”, relate M. Simon. Comme lui, Mme Marty explique qu’il a fallu très peu d’adaptation entre le présentiel et le distanciel, car les supports utilisés habituellement sont “tout à fait adaptés aux cours en ligne, les différents logiciels et applications de cours en ligne permettant le partage d’écran et de documents”.

De son côté, M. Simon met en avant la diversité des outils utilisables, tels que Google Drive, Keppler — un site de partage de code en ligne qu’il a développé — et le “live coding” de Visual Studio Code, qui permet de coder à plusieurs sur un même projet. De nombreux supports de cours ludiques existants en ligne ont été rendus gratuits lors du confinement. C’est le cas des applications Projet Voltaire et Orthodidacte, fortement recommandées par Mme Marty, “surtout en cette période”. Chaque étudiant peut combler ses lacunes en orthographe et avancer à son rythme, de son côté .

Sur la durée, l’aménagement du poste de travail est un élément-clé. Ici celui de Bruno Simon, intervenant en développement Web, remplacé le temps de la photo par son chien Sudo. (Photo © Bruno Simon)

“Go ou pas go ?”

Au final, ce n’est pas tant le contenu du cours qui change, que la manière de le dispenser. Les deux intervenants sont sur la même longueur d’onde. “Il faut faire très attention à ce que les jeunes étudiants ne décrochent pas, surtout ceux qui ne savent pas encore ce qu’ils veulent faire plus tard”, et pourraient être tentés de “lâcher” une matière. Ainsi, les cours de M. Simon sont rythmés de questions “Go ou pas go ?”, “Est-ce que vous êtes prêts ? On avance ?”

Poser des questions régulières ne suffit pas. L’intervenant doit faire attention au nombre de réponses fournies par les étudiants connectés et à leur temps de réponse moyen, pour s’assurer de leur attention. La messagerie instantanée (chat) de Blackboard Collaborate est elle aussi très utile, car elle permet non seulement à l’intervenant de communiquer facilement avec tout le monde, mais également aux étudiants de s’entraider en cas de besoin. M. Simon encourage d’ailleurs ce type de comportement, en félicitant les étudiants qui donnent des solutions efficaces aux camarades en difficulté.

Cours de développement Web en ligne. D’autres outils en ligne sont utilisables, comme le site de partage Keppler ou Visual Studio Code. (Capture d’écran © Charlotte Blassel)

Toujours dans le souci de ne voir personne décrocher, les intervenants se rendent disponibles pour ceux qui en ont besoin. Mme Marty a fait savoir à ses étudiants qu’elle pouvait être sollicitée par mail 7 jours sur 7, et M. Simon fournit des tutoriels aux étudiants qui le demandent.

En tongs et en peignoir

Malgré cela, les cours en distanciel ne présentent pas que des aspects positifs. Durant ces semaines de confinement, la question du matériel a été un élément essentiel. Les étudiants n’ayant pas de caméra ou de micro, ou ceux dont le débit de connexion est faible ont davantage de difficultés à suivre les cours. Comme le souligne Mme Marty, “cela creuse l’inégalité entre les élèves et créé un sentiment d’isolement”. De plus, certains partagent leur chambre avec un frère ou une sœur et manquent donc d’intimité pour suivre les cours sereinement.

Pour leur part, les intervenants doivent aussi adapter leur équipement. “Je me suis procuré un nouveau micro, pour que les étudiants puissent m’entendre clairement”, commente M. Simon. Il a également réaménagé son environnement de travail, pour y être à l’aise sur de plus longues plages de temps. Cela passait par un repositionnement de l’écran de son ordinateur, pour prévenir tout mal de dos.

Si on loue la liberté d’action que donnent les cours à distance, il ne faut pas la surestimer. En distanciel, le rythme jour/nuit est brouillé. Toutes les distractions sont à portée de main. On est tenté de se lever au dernier moment avant le début du cours, voire de rester en pyjama. Pourtant, comme le souligne Mme Marty, “la tenue conditionne la prestation professionnelle”. Il est essentiel à ses yeux de s’habiller comme on le ferait pour un cours en présentiel, et non de rester en tongs et en peignoir...

“Nous sommes des humains”

Le distanciel impose une connexion permanente. Il n’y a jamais de réel moment de repos, de séparation entre travail et vie familiale. On ne déconnecte pas du tout. Ce système est loin d’être idéal. D’autant que la transmission “physique” a des qualités essentielles, irremplaçables. Sur un campus comme celui de HETIC, la première chose est la relation humaine, y compris informelle. En présentiel, pendant les cours mais aussi dans les couloirs, les étudiants peuvent échanger avec les intervenants. En distanciel, le lien ne se fait plus sur la durée mais dans l’espace du cours. Mme Marty est catégorique : “Le distanciel ne peut pas et ne doit pas remplacer le présentiel. Nous sommes des humains, nous sommes faits pour les échanges en “chair et en os”. Nous ne pouvons pas nous en passer.”

Le présentiel permet aussi une meilleure démonstration d’expérience. L’intervenant est face aux étudiants, qui peuvent lui poser des questions facilement et régulièrement. C’est pratique notamment dans les cours de développement web, y compris... pour appeler au secours ! Une simple difficulté d’installation logicielle sur l’ordinateur peut faire passer un étudiant à côté d’un chapitre entier.

“En première et deuxième années de cursus, les étudiants ont encore besoin d’être guidés, explique M. Simon. Il est nécessaire de les motiver, ce qui est bien plus difficile à distance.” Durant les cours en distanciel, ce sont les plus autonomes qui s’en sortent le mieux. Les conditions sont difficiles pour d’autres, méritants, mais qui ont davantage besoin d’encouragements. “Cela va accélérer la réorientation de certains”, souligne Mme Marty.

Une autre difficulté émerge pour Mme Marty : l’évaluation des étudiants à distance. Il n’est pas possible de reproduire les conditions des partiels, où l’on interroge les connaissances sous surveillance . La triche est possible, et on ne peut vérifier tous les canaux de communication. Les oraux de groupe, très pratiqués à HETIC, sont aussi rendus plus compliqués en distanciel. Tout ne passe pas dans un micro. Dans les compétences d’un étudiant, on juge aussi la tenue, l’énergie et la façon de s’exprimer.

Une source d’inspiration

En somme, le distanciel semble pour Mme Marty “un bon plan B, mais ne sera jamais un plan A. Jamais il ne pourra et ne devra remplacer entièrement le présentiel.” Il n’en reste pas moins une piste de développement futur pour l’enseignement. Il met en avant les atouts des nouveaux outils, qu’il sera possible d’utiliser y compris en présentiel. HETIC pourrait très bien imaginer, autour d’un cours, connecter des intervenants et des étudiants qui se trouvent hors du campus, voire dans d’autres pays.