Portrait

Poursuivre sa passion et se battre pour ceux qu’on a laissés au pays

Zoé Vincent
Zoé Vincent
Catinca Gheorghiu
Catinca Gheorghiu

S’en sortir, aider sa famille et “se faire un nom”. Originaire de la République du Congo, Jarce Boukoro est en première année de Bachelor Web à HETIC. “Quand on a des attentes, l’échec n’est pas autorisé.”

Publié le 14/05/2020 — Temps de lecture 9 min

“Quand on a des attentes, l’échec n’est pas autorisé.”

Quand on lui demande s’il s’est fait à la vie française, Jarce Boukoro sourit. “Je n’ai pas encore pris les habitudes, mais j’ai appris à interagir dans l’environnement français. Je pense que je vais être de plus en plus à l’aise ici.”

Un ticket d’entrée

Issu d’une famille modeste, Jarce Boukoro est originaire de la République du Congo (appelée aussi Congo-Brazzaville). Malgré ses sept années d’étude à l’université, en droit des affaires, il ne parvient pas à lancer sa carrière professionnelle.

Une découverte change sa vie, celle de l’informatique. Il apprend à coder par lui-même et effectue des missions en freelance. Il économise de l'argent et arrive en septembre 2019 à HETIC, en Bachelor de développement Web, pour se perfectionner. “C’est mon ticket d’entrée vers un bel avenir.”

“Se battre pour survivre”

Jarce est né à Pointe-Noire, deuxième ville de la République du Congo. Il déménage ensuite à Brazzaville, la capitale. “Les inégalités sont marquées dans le pays. Il y a deux classes : les très, très riches, et les très, très pauvres. Là-bas, c’est très difficile de s’en sortir. Il faut se battre pour survivre. Même ceux qui ont du talent ou des capacités ne parviennent pas toujours à s’émanciper.”

Deuxième d’une famille de sept enfants, Jarce est obligé de travailler dès l’âge de huit ans pour aider sa famille et payer l’école. Cette dernière ne devient gratuite qu’à partir du collège. Il enchaîne les petits boulots auprès des commerçants et sur les marchés.

Reconnu et respecté

Au collège et au lycée, Jarce est toujours en tête de classe. Il est le premier de sa famille à aller à l’université. Il choisit le droit des affaires, car il veut exercer une profession qui lui permette d’être reconnu et respecté. Il aurait préféré le commerce international, mais il ne maîtrisait pas l’anglais, une langue peu enseignée dans ce pays francophone.

Deuxième d’une fratrie de sept enfants, Jarce Boukoro est le premier de la famille à aller à l’université, à Brazzaville. (Photo © DR)

Jarce étudie durant sept années à l’université. Une période durant laquelle il doit parfois interrompre ses études pour travailler et gagner de quoi vivre, ou en raison des événements politiques. “La République du Congo compte plus de 120 ethnies, et quand l’une d’elle prend le pouvoir, tout change, y compris à l’université.”

Malgré les difficultés, Jarce donne son maximum et obtient de très bons résultats. Cependant, il est difficile de trouver un stage ou un emploi. “Auprès des entreprises, mon cursus avait la réputation de ne pas être adapté. J’ai passé le concours de magistrat à plusieurs reprises. J’ai eu à chaque fois le sentiment de réussir les épreuves, mais n’ai pas été admis.”

Du hardware au Web

Jarce n’avait ni travail ni stage. À l’université, les cours se sont arrêtés durant un an. Les enseignants n’étaient plus payés et avaient décidé d’arrêter le travail. “J’étais dans une situation démoralisante. J’avais 24 ans et cela faisait sept ans que j’étudiais. Sept ans que j’étais en train de perdre. J’ai pensé que j’avais raté ma vie. Tant d’années, pour ne rien trouver finalement.”

C’est à ce moment qu’un ami lui propose de venir l’aider à faire du dépannage d’ordinateurs. Jarce commence à apprendre le “hardware” (les éléments matériels d’un équipement informatique). Les affaires marchent bien, et les deux amis ont l’idée de créer un site Internet, pour accroître encore leur clientèle.

Stage en téléprésentiel

Jarce s’intéresse alors au Web et trouve une formation gratuite de trois mois, où il apprend les bases de la programmation : les langages PHP, SQL, HTML, CSS et JavaScript. “J’étais le meilleur de ma promotion. On m’a proposé un stage pour le compte d'une startup française. C’est là que tout a commencé.”

En juillet 2017, la startup Krabbi rejoint les locaux lyonnais du réseau 1Kubator. C’est pour cette société, dirigée par Céline Aumard, que Jarce Boukoro effectue un premier stage, depuis le Congo. (Photo © Krabbi)

Entre août et décembre 2017, Jarce Boukoro effectue son stage à distance pour Krabbi, plateforme collaborative de gestion de photothèque. Elle vient d’être fondée par Céline Aumard, ancienne formatrice et responsable des études de la Grande école numérique du Congo (GENC). Voyant son potentiel, elle l’encourage à poursuivre dans ce domaine. “J’ai appris énormément de choses. Je ne sais pas comment je pourrais la remercier.”

“La meilleure école du Web”

Sa décision est prise : Jarce veut aller en France pour étudier dans le domaine du Web, approfondir ses connaissances. Mais il doit récolter beaucoup d’argent. Pour un billet vers la France, il faut compter au Congo dans les 2 300 euros. Jarce entame des missions en freelance, et ne tarde pas à être repéré par la société IT-TECH, qui le recrute pour un projet d’application mobile. Jarce code le tout en trois jours. Impressionné, son employeur veut le nommer chef d’équipe. “J’ai expliqué que j’avais d’autres plans. Mon patron m’a même aidé à trouver d’autres missions en indépendant.”

La passion pour la programmation pousse Jarce à chercher une école pour se spécialiser et mettre à l’épreuve ses compétences. “J’ai d’abord pensé à 42, l’école fondée par Xavier Niel. Mais elle s’éloignait de mes envies. Mon but était de perfectionner ce que je savais déjà faire et d'acquérir de nouveaux savoir-faire.” En effectuant des recherches sur “la meilleure école du web”, il découvre HETIC et décroche un entretien avec Brontis Guilloux, coordinateur des Bachelors.

Comment manipuler le code

Jarce Boukoro est accepté en Bachelor de développement Web, une formation organisée sur trois ans. C’est ainsi que débute son expérience HETIC. Il découvre les matières et les équipes de l’école. La première année est intense. Les étudiants se préparent pour le stage de fin d’année et le basculement vers l’alternance. Les deuxième et troisième années se partagent entre le temps en entreprise et les cours.

“Les profils des étudiants sont très variés à HETIC. Certains ont déjà de l’expérience professionnelle, d’autres sortent du lycée et veulent suivre une carrière qu’ils pensent d’avenir.” Jarce s’améliore pour sa part en développement front-end [productions HTML, CSS et JavaScript : ce que l’utilisateur voit et avec quoi il peut interagir]. Il s’initie au design, domaine qu’il ne maîtrisait pas. “J’ai pris davantage confiance en mon côté “designer” ; je me sens apte à partager un avis dans la conception des maquettes.”

Jarce aime les cours de développement back-end [partie qui n’est pas visible par l’utilisateur]. Il apprend de nouvelles notions et se perfectionne dans celles qu’il connaissait déjà. “J’apprends la technique. Je sais comment manipuler le code en termes d’algorithmique et de logique, ensuite je cherche la syntaxe. Le problème, c’est que je n’ai pas une bonne mémoire !”

Des personnalités captivantes

À HETIC, Jarce découvre une ambiance qu’il n’avait pas connue à l’université. “J’étais habitué à un écart entre les professeurs et les étudiants. C’était des êtes supérieurs à nous. Nous n’étions en relation qu’au travers des cours. J’ai découvert à HETIC des personnalités captivantes, qui brisent cette barrière entre étudiants et professionnels, comme Denys Chomel et Brontis Guilloux, James Karaïvanov ou Bastien Calou. J’admire leur approche envers les étudiants, même si j’ai encore du mal à tutoyer certains d’entre eux !”

HETIC, c'est aussi pour Jarce Boukoro la rencontre de “personnalités captivantes”. Ici Brontis Guilloux, coordinateur des Bachelors, et Denys Chomel, cofondateur de l'école. (Capture d’écran © DR)

Quant aux intervenants, “ils peuvent sembler très carrés, mais cela encourage les étudiants à se surpasser et à construire leur propre chemin. J’ai trouvé mon rythme et commencé à prendre les choses en main. De base, je suis plutôt fainéant, je laisse les autres faire les choses, même si je sais comment m’y prendre. Je suis devenu plus sérieux, et plus créatif. Notre intervenant en design d’interface, Arthur Guillermin Hazan, nous apprend l’importance de l’originalité dans le travail.”

Besoin des autres

Grâce aux petits boulots chez les commerçants et sur les marchés quand il était enfant, Jarce Boukoro a développé une facilité à aborder les autres. Mais il peut aussi bien être introverti qu’extraverti. “Je me force à prendre la parole en public par exemple, car je suis très timide en réalité. Il faut apprendre à briser le miroir, ne pas rester enfermé.”

Le tout est de s’adapter aux personnes et aux situations. “J’arrive à créer du lien facilement parce que je n’impose pas aux autres mon comportement. J’essaye de les comprendre et de cohabiter.” Une attitude issue de son enfance. “J’ai appris que pour vivre et pour survivre, on a besoin des autres. Et pour cela, il faut déjà les comprendre.”

“C’est ma passion”

L’informatique a changé la vie de Jarce Boukoro. Désormais, il a trouvé confiance en lui. La programmation lui a apporté du calme et des perspectives d'avenir. “Quand je suis sorti de l’université, je pensais avoir tout raté. La pression augmentait chaque jour autour du futur, celui de ma famille. Avec la programmation, je me rends compte que je peux faire carrière. J’essaie de rattraper le temps perdu, même si je sais que ce n’est pas tellement possible. Je suis content, car j’aime bien ce que je fais. C’est ma passion.”

La conscience de Jarce va au-delà de sa situation. S’il pouvait changer quelque chose dans le fonctionnement du monde, il aimerait diminuer les inégalités. “Si tu es né pauvre, la plupart du temps tu meurs pauvre. On ne te donne pas beaucoup de chances.” Jarce Boukoro cite à l’appui cette règle, qui veut qu’on aurait besoin dans certains pays de cinq générations pour s’élever au niveau de vie moyen, quand on est né dans une famille défavorisée *.

Combien faut-il de générations aux gens à faibles revenus pour atteindre le niveau moyen de rémunération dans leur pays ? (Capture d’écran © OCDE, 2018)

“Il faut se battre. Pour les frères et sœurs qu’on laisse derrière soi, quand on part poursuivre ses études dans un autres pays. C’est une manière de leur donner à eux aussi des objectifs à accomplir. Il faut savoir pourquoi on part, ce qu’on recherche. L’intégration peut être difficile, il faut être patient, mais en persévérant, tout le monde peut y arriver. La plupart des gens subissent les aléas de la vie. Il faut prendre son futur en main. On en sort avec davantage de personnalité. Si on a des attentes, on ne doit pas se permettre d’échouer. L’échec n’est pas autorisé.”

Rapport de l’OCDE, “L’ascenseur social en panne ? Comment promouvoir la mobilité sociale” (mai 2019)